Combat avec l’ange

Je me surprends à être de plus en plus exigeante, au fur et à mesure que ma foi grandit. Car oui, ma « foi » – je n’ai plus peur de ce mot – devient de plus en plus intransigeante et explose parfois comme la lame d’un couteau.

Si ça ne brûle pas, je ne vois pas l’intérêt.

Je ne sais si c’est à cause du monde à feu et à sang ou à cause du temps qui me reste à vivre, lequel raccourcit de jour en jour. Mais oui, je me surprends à être de plus en plus impatiente – mais de cette impatience même qui autorise cette patience de celle qui aide à naître.

Dans l’espace de l’atelier, nous défaisons le chaos du monde et ses paroles fumeuses et désespérantes.

Je me souviens qu’à mes débuts, je ne cherchais que l’émotion, le tremblement de l’être. A présent, je sors mon couteau.

Envie furieuse de vie et de précision. Nommer les choses, les faire apparaitre, donner aux mots un contour, un volume, une couleur: tout à coup, l’essentiel. Le souffle et la parole. L’émotion arrivera, nécessairement.

Sensation d’être sculpteurs.

Nous nous battons, à l’aide de l’auteur, avec la matière du texte, avec le monde jusqu’à lui faire cracher son sens.

Et c’est ce combat même qui nous le rend “aimable”. Qui nous donne la possibilité de le supporter et donc de pouvoir l’habiter.

Combat avec l’Ange.

Le vase brisé

Une vieille légende juive raconte, qu’à l’origine du monde, la Lumière divine était contenue dans un vase en terre et que celui-ci s’est brisé en une infinité d’éclats lesquels se sont répandus sur toute la surface de la terre. L’Homme est alors appelé à dénicher chacun de ces morceaux et les recoller. 

Il y a bien longtemps aussi que je ne lis plus les textes qui ne savent raconter autre chose que le monde est une m… Je préfère lire ceux qui dévoilent à l’intérieur de chaque paysage, le plus monstrueux même qui soit, une promesse, une beauté. Je préfère ceux qui grattent patiemment chaque parcelle de boue afin d’en dénicher l’éclat d’un ciel oublié, enfoui. 

Je fuis aussi ceux qui ne savent que creuser le même “thème”, ceux qui brandissent drapeaux et oriflammes, engoncés dans leur idéologie répétitive.

Ceux qui ne se perdent jamais, évitant de visiter les forêts de l’énigme originelle qu’est l’Homme. 

Je préfère l’ambition au programme.

Du Monde

L’état de vulnérabilité et d’extrême porosité dans lesquels nous sommes, dans l’espace du travail, serait intenable dans la « vraie » vie. Cela ne veut pas dire que nous ne connaissons pas cet état, mais, faits tels que nous sommes, la vie avec son cortège de violences et de malheurs a vite fait de nous mettre à terre, et le danger est, dans ces moments-là, que nous n’ayons plus de quoi répondre, répliquer.

Ainsi le grand théâtre du monde ne se jouerait qu’à très peu.

Vous qui entrez…

Ils sont là pour des raisons intimes et parfois indicibles  – voire souvent impérieuses et pour certains même, de survie: cela (le théâtre) ou la mort.

La première séance porte sur: pourquoi es-tu là. Qu’est-ce qui t’amène au théâtre.

Nous sommes assis en cercle et chacun s’exprime à tour de rôle. Il y a un côté cérémonial qui fait que, tout à coup, nous sommes d’emblée transportés ailleurs. Hors du bavardage et des échanges communs.

J’aime cette gravité placée dès le début. Après il n’en sera presque plus question  – de la gravité dans son état pur..

Vous qui entrez…

Oui, s’embarquer dans une aventure théâtrale n’est pas anodin. Ils en prennent là, conscience.

Presque toujours, cela fait théâtre. Parfois il y a une telle tension, une telle émotion , une telle attente que je me demande si je vais arriver à être à la hauteur de ce qui se dit.

Je note tout sur mon petit cahier et j’y replonge souvent au long de l’année.

L’appel

L’atelier: le premier jour est important: qu’il mettent des mots sur pourquoi ils sont là et pas ailleurs. Dans ces mots, dans ces corps, déjà pointe l’appel exprimé ou pas à mon égard, à l’égard du théâtre. 

Souci de savoir de quelle part d’eux-même part cet appel, comment il varie, se transforme, grandit ou diminue au fur et à mesure du travail, car le théâtre, n’est-ce pas avant tout ce besoin, ce désir formidable de sortir – de soi, des chemins tous tracés, des catégories préfabriquées et mortifères, des empêchements de toutes sortes, des caricatures et grimaces, des histoires déjà écrites, des lâchetés consenties, des renoncements, des paysages tristes à force d’être visités, de la populace, afin de nous inventer avec la même insolence qu’ont les enfants lorsqu’ils courent face au vent.

L’élève comédien est là, cela veut dire qu’il appelle.

Etre là, disponible, attentive à chacun des chemins inventés, à chacun de leurs paysages et montagne. Et à chacune de leur forêt. Leur inconscient.

Mettre nos forêts en commun. C’est cela aussi le travail.

Dans cet espace, le plateau, nous nous racontons des histoires, occupons des places jamais occupées totalement. Espace de l’utopie, le rêve est possible.

– C’est ça, le plateau ?

Oui, c’est cela le travail du plateau.

La première fois.

Dehors, c’est difficile. Les risques encourus sont réels: perdre son boulot, sa petite amie etc.

Ainsi, nous bidouillons, composons, inventons des masques de nous-mêmes – protections indispensables, au gré des obstacles ou des « objectifs » à atteindre.

Lequel d’entre nous ne se protège pas ?

Ici, c’est autre chose. Ici, c’est le contraire du dehors.

Ici, il est permis de ne pas se protéger car de risques réels, il n’y en a pas.  Tout ce que tu risques est de l’ordre de l’apparence: le ridicule.

Ici, il est permis d’être vous-même.

Voici ce qui se dit, lorsque je les vois pour la première fois.

L’intuition

Parler de soi, de sa pratique. Se séparer de ses notes. Faire confiance à son savoir et l’oublier, une fois arrivée à la répétition pour être disponible à ce qui arrive – improviser, comme un comédien.

J’ai appris à faire confiance à mon intuition. Je me « branche » directement sur l’invisible de l’autre. D’inconscient à inconscient. J’ai déjà suffisamment réfléchi lorsque commence la répétition.

Ca a avoir avec mon désir.  Embarquer l’autre. Repérer là où il est – et prendre un chemin ensemble. Promettre l’impossible.

Qu’importe la barque. Nous, c’est l’océan qu’on veut atteindre.